La nouvelle géopolitique de la santé
Le secteur de la santé est aujourd’hui traversé par de grands mouvements géopolitiques, articulés autour de trois blocs principaux : les États-Unis, la Chine et l’Europe. Les premiers (États-Unis) sont en train d’opérer la transition d’un système de soft-power fondé sur l’aide vers des logiques plus transactionnelles1. La seconde (Chine) vise le leadership à travers la construction d’une « communauté globale de santé pour tous »2. La troisième (Union européenne), quant à elle, tente de valoriser un héritage scientifique et des infrastructures modernes sur la scène internationale. À l’échelle globale, cette reconfiguration entraine une forte incertitude géopolitique dans laquelle les grands acteurs pharmaceutiques doivent apprendre à manœuvrer.
Une incertitude sanitaire globale
Le Future Risk Report3, publié chaque année par AXA, positionne l’instabilité géopolitique au deuxième rang des risques à l’échelle mondiale. Cette impermanence sonne la fin d’une certaine mondialisation heureuse : on craint les ruptures de chaîne d’approvisionnement, l’émergence de nouveaux conflits, les marchés volatils, ou les risques épidémiologiques et pandémiques. Une étude4 de l’EAHP5 montre par exemple que 95 % des pharmaciens d’hôpitaux ont connu des pénuries en 2023 : 67 % d’entre elles pouvaient être attribuées à des problèmes industriels et 50 % à des questions de supply chain. Ces ruptures s’inscrivent dans un phénomène de reconfiguration et de régionalisation, lié à une quête globale de souveraineté que l’on retrouve aussi bien dans la Global Health Strategy6 européenne que dans le New Public Health Order7 africain.
28 %
du pipeline mondial de développement de médicaments est aujourd’hui concentré en Chine. Ce chiffre positionne le géant asiatique en deuxième position à l’échelle mondiale, derrière les États-Unis. Il s’élevait seulement à 3 % en 2013.
Ancrage et coopérations : les clés de la robustesse
Dans ce contexte, les grands acteurs de l’industrie pharmaceutique doivent adapter leurs modèles d’innovation, de production ou de distribution dans un numéro d’équilibriste qui articule ancrage local et ambitions globales. Chez Servier, la transformation de la supply chain s’appuie sur des plateformes régionales, capables de produire les médicaments au plus près des patients. Les investissements massifs du Groupe dans la R&D et dans l’outil de production sur le territoire européen incarnent également cette volonté de marquer un ancrage et de participer à l’effort d’autonomie sanitaire du continent.
À l’échelle globale, la compétitivité (d’innovation, industrielle ou de distribution) est intimement liée à la capacité à maintenir des dispositifs de coopération, malgré les turbulences géopolitiques. Comme l’explique Sylvie Matelly, directrice de l’Institut Jacques Delors8, il est nécessaire de « passer de la stratégie du best athlete à celle de la best team ».
À l’échelle européenne, un programme comme l’Innovative Health Initiative9 – un partenariat public-privé entre l’Union européenne et les industriels de la santé – participe à faire évoluer les mentalités en favorisant des collaborations inédites.
Stabilité et attractivité sur le long terme
Pour une entreprise, la capacité à articuler les échelles locales et globales repose sur une gouvernance adaptée, associée à une vision de long terme, ce que garantit par exemple le modèle de gouvernance de Servier par une Fondation. Enfin, le positionnement “mid-size pharma”10 – de taille moyenne et mieux apte à maîtriser toute la chaîne de valeur du médicament – garantit une plus grande agilité pour identifier les angles morts de l’innovation pharmaceutique. C’est en combinant une gouvernance stable, et un positionnement stratégique inscrit dans la durée, qu’un acteur comme Servier parvient à asseoir son attractivité.
Un peu de lecture : « The geopolitics of biotechs »

Le groupe de conseil financier Lazard11 explique que les biotechnologies sont au cœur d’enjeux géopolitiques toujours plus importants, et motivent des politiques de protection, comme le contrôle des exportations. Le cabinet note une relocalisation de plus en plus forte de l’innovation, et une fragmentation des écosystèmes.
Cet éclatement est un facteur de risque, mais également d’opportunités, dans le sens où il pourrait entrainer un assouplissement règlementaire et une multiplication des subventions. Lazard rappelle enfin qu’un investissement étranger sur deux dans le domaine des biotechs est motivé par la question géopolitique, incontournable.
[1] Council on Foreign Relations – US soft power next steps after foreign aid withdrawal, Think Global Health.
[2] Ministère des Affaires étrangères de Chine – Communiqué officiel, 6 juin 2024.
[3] AXA – Future Risks Report, rapport de prospective.
[4] The Pharmaceutical Journal – Article sur les pénuries de médicaments en Europe.
[5] European Association of Hospital Pharmacists – Données / communiqué sectoriel.
[6] Commission européenne – Communiqué de presse, IP/22/7153.
[7] Africa Centres for Disease Control and Prevention – Africa calls for new public health order, communiqué.
[8] Think tank européen – Institut de recherche (nom générique).
[9] Innovative Health Initiative (IHI) – Programme européen de R&D en santé.
[10] Servier – Défis et opportunités d’une midsize pharma, publication institutionnelle.
[11] Lazard – Étude – The geopolitics of biotechs.